Jésus et la fête des mères

Jésus et la fête des mères

Lorsque Jésus rencontre une maman

En ce dimanche de fête des mères, j’ai eu envie de m’arrêter sur une rencontre de Jésus avec une maman. Le choix de cette rencontre s’est rapidement imposé à moi, puisque, hormis les récits mettant en scène Jésus et sa propre mère, il n’y a que deux rencontres où on le voit Jésus au contact d’une maman. Il s’agit de la veuve de Naïn[1] et de la syro-phénicienne. C’est sur cette dernière rencontre que j’ai choisi de m’arrêter cette semaine.

Annibale carracce marge legendeEt autant vous le dire tout de suite, cette histoire est plutôt déstabilisante, puisqu’on y voit notamment Jésus comparer la fille de cette femme à un chien et qu’une guérison s’opère sans qu’il n’y soit apparemment pour rien.

Cette rencontre étonnante nous est racontée par les Evangélistes Marc et Matthieu. Je vous propose de nous arrêter sur la version de Marc dont voici une traduction :

« Jésus s’en alla et se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il voulait que personne ne sache qu'il était là. Mais il ne put rester caché. En effet, une femme, dont la fillette était tourmentée par un esprit impur, entendit parler de Jésus ; à peine arrivée, elle se jeta à ses pieds. Cette femme n’était pas juive. Elle venait de Phénicie de Syrie. Elle pria Jésus de chasser l'esprit impur hors de sa fille. Mais Jésus lui dit : « Laisse d'abord les enfants manger à leur faim ; car il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Elle lui répondit : « Pourtant, Seigneur, même les petits chiens, sous la table, mangent les miettes que les petits enfants laissent tomber. » Alors Jésus lui dit : « A cause de cette réponse, tu peux retourner chez toi : l'esprit mauvais est sorti de ta fille. » Elle retourna donc chez elle et, là, elle trouva la fillette étendue sur le lit : l'esprit mauvais l'avait quittée.

Jésus quitta ensuite le territoire de Tyr, passa par Sidon et revint vers le lac de Galilée à travers le territoire des Dix Villes. » (Marc 7, 24-31)

 

Impossible de lire ce récit sans être choqué par l’accueil que Jésus réserve à cette femme ! Comment comprendre cette attitude si inhabituelle pour lui ? Et comment comprendre aussi le fait que la guérison de la fillette soit causée par la réponse donnée par sa mère plutôt que par Jésus lui-même ?

Le même épisode en plan large

Pour tenter de répondre à ces deux questions, et surtout pour tenter de savoir en quoi cette étrange rencontre peut nourrir notre propre célébration de la fête des mères, je vous propose de dézoomer cet épisode pour le placer dans un horizon plus large.

La première remarque que j’aimerais faire porte sur le diagnostic posé sur la fillette. Marc nous dit qu’elle a un esprit impur. Difficile d’imaginer quels pouvaient être les symptômes de cette étrange maladie. Mais ce qui est étonnant, c’est que, quelques pages auparavant, Jésus s’est trouvé accusé lui-même d’avoir le même trouble.[2] Jacopa Bassano marge legende

Les maîtres de la loi trouvaient en effet que Jésus n’était pas net, et ce aussi bien dans son interprétation de la loi de Moïse que dans sa manière de la mettre en pratique. Juste avant notre épisode, il a encore été pris à partie par des notables juifs qui se sont offusqués de voir ses disciples manger avec des païens sans respecter les règles rituelles de pureté. Leur constat d’impureté envers Jésus s’en est trouvé ainsi renforcé. Celui-ci a eu beau se défendre en leur disant qu’à ses yeux, ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’humain impur, à savoir les aliments, mais plutôt ce qui en sort, à savoir les paroles et les comportements perfides, culpabilisants ou porteurs de condamnation sans appel, rien n’y a fait.

L’impureté est donc ici à comprendre comme une sorte de confusion mentale, plutôt que dans un sens strictement moral ou religieux. Les chefs juifs ne comprennent pas la manière de se comporter de Jésus qui leur paraît trouble, suspecte, non-conforme à la Loi telle qu’ils l’interprètent. Reste à déterminer si le trouble se trouve dans le comportement de Jésus ou dans le regard des chefs religieux…

Jésus calfeutré

recroquevilleTroublé par ces réactions hostiles, Jésus se retrouve donc dans une sorte d’impasse. Les responsables religieux ne le comprennent pas et désapprouvent sa manière de vivre sous le regard de Dieu.

Alors il prend le large. Il part – nous dit Marc – tout seul, dans la région païenne de Tyr située au nord d’Israël. Jésus s’y calfeutre dans une maison. Il désire y demeurer sans avoir aucun contact avec qui que ce soit.

Etrange attitude de la part de celui qu’on imagine toujours en chemin, rencontrant, enseignant, guérissant à tour de bras.

Cette maison paraît d’ailleurs un brin sinistre, sans hôte pour l’accueillir, sans vie, sans visite. Et voici que Jésus s‘y recroqueville, loin de tout et de tous. On aurait presque envie de dire de lui qu’il y fait le mort.

L’irruption d’une mère étrangèreAux pieds de Jesus

Mais c’est compter sans cette fameuse maman. On ne sait pas comment, mais elle a remarqué la présence de Jésus dans cette maison. Guidée par une sorte d’intuition, elle s’y précipite avec une audace folle.

Je l’ai dit, il est très rare dans les des Evangiles de voir une femme prendre ce genre d’initiative. Et c’est compréhensible, car une femme, et qui plus est une femme étrangère et d’une autre religion était considérée comme porteuse d’impureté auprès de celui qu’elle abordait. Mais cette maman n’en a cure. Non seulement, elle force le barrage de la porte de la maison où Jésus s’est retiré, mais sitôt entrée, elle se jette à ses pieds, augmentant du même coup la souillure que constitue sa présence dans cette maison par un contact physique avec l’homme qui y séjourne.

Et puis enfin, elle explicite le sens de son intrusion spectaculaire en suppliant Jésus de soulager sa fille de l’esprit impur qui la tourmente.

Il est cocasse de constater que notre maman multiplie les comportements impurs (s’approcher d’un homme d’une autre religion à l’intérieur d’une maison et le toucher) pour lui demander précisément de chasser une impureté.

La réponse choquante de Jésus

Mais l’histoire se complexifie encore avec la réponse de Jésus à cette demande audacieuse.

Jésus répond en effet à cette femme en lui disant deux choses. Tout d’abord, il semble la rabrouer en lui recommandant d’attendre que les enfants – sous-entendu les juifs – aient fini de se rassasier de sa présence et de son action pour eux. Pour ce faire il prend l’image de la nourriture que l’on donne aux enfants.

Cette image fait référence au miracle de la multiplication des pains que Jésus a opéré quelques temps auparavant et dont l’Evangéliste nous a dit qu’il était resté douze paniers pleins.[3]

Ce nombre n’est pas anodin. Dans la Bible, le nombre douze symbolise l’élection, et ce aussi bien au travers des douze tribus d’Israël comme des douze disciples choisis par Jésus. Ces douze paniers représentent donc par excellence la nourriture dont Jésus désire rassasier le peuple juif.

mon chien vole que fairePuis Jésus ajoute cette parole qui nous scandalise : « Il n’est pas bon de prendre la nourriture des enfants et de la jeter aux petits chiens. »

Outre le fait que Jésus compare la fillette de cette femme à un petit chien, il semble également accuser celle-ci de vouloir subtiliser aux juifs une nourriture qui ne lui serait pas destinée.

Une fois notre stupéfaction passée, on voit poindre ici le débat très intense aux premiers temps du christianisme sur la portée du message du Christ. S’adressait-il aux juifs uniquement, ou alors aux juifs et aux païens ou seulement aux païens du fait du rejet de Jésus par les juifs ?

 

Lorsqu’une maman prend Jésus à son propre jeu

Mais ces questions importent peu à notre maman. Ce qu’elle veut, c’est que sa fille soit soulagée de ce qui la trouble.

Sans se vexer, elle entre alors dans la logique de Jésus et lui donne cette réponse étonnante : « Pourtant, Seigneur, même les petits chiens, sous la table, mangent les miettes que les petits enfants laissent tomber. »

Jésus, expert en paraboles, lui a donné une image pour expliciter son refus de l’aider. Mais le génie de cette femme, c’est qu’elle reprend l’image que Jésus lui a donnée pour la retourner à son avantage.chien et enfant a table

Car elle sait d’expérience, notre mère de famille, que les choses ne se passent pas comme Jésus les décrit. Quiconque a déjà assisté à un repas où il y a une table avec de jeunes enfants peut témoigner que très vite, cette table se trouvera couverte de miettes et de restes de nourriture qui auront tôt fait de tomber par terre, tandis que les enfants continueront de manger et d’en « mettre un peu partout. »

Et s’il y a des chiens dans les parages, ils auront vite repéré la chose et viendront manger ce qui est tombé par terre.

En disant cela, notre femme répond du même coup à l’accusation voilée de Jésus la soupçonnant de vouloir s’accaparer une nourriture qui ne lui est pas destinée. Ce n’est pas son but. Elle sait que les enfants doivent manger à leur faim. Elle ajoute en outre qu’elle ne cherche pas du pain, mais qu’elle se contentera volontiers de miettes. Cette femme croit en effet qu’en Jésus, la grâce de Dieu surabonde, quoi qu’il en pense lui-même.

Quand Jésus reçoit un déclicBon sang mais cest bien sur

Cette réponse agit comme une sorte de détonateur sur Jésus. Elle clarifie ce qui était encore confus dans sa propre réponse. Reprenant la phrase d’un fameux commissaire de police, je l’imagine en train de se dire : « Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! » Tout semble redevenu soudain limpide – ou pur – pour lui : le sens de sa mission, sa présence en territoire païen, jusqu’à l’intrusion de cette étrangère dans sa sphère privée. Et il ne peut que constater la clarification subite apportée par les mots de cette femme. « Du fait de ta réponse, lui dit-il, l’esprit impur est sorti de ta fille. »

Car la pureté de l’Evangile est contagieuse. Malgré tous ses comportements qui transgressaient les commandements de pureté contenue dans la loi de Moïse, cette mère de famille est en effet parfaitement pure, limpide, tout à fait claire dans sa compréhension de la personne de Jésus, dans sa manière de lui parler et dans sa demande. Et cette clarté va se diffuser jusque dans le trouble de sa fille, et même dans le trouble de Jésus lui-même.

La femme retourne donc chez elle et constate la guérison de sa fille. On n’en entendra plus jamais parler.

Lorsque 7 est plus grand que 12

Mais Jésus ressort lui aussi transformé par cette rencontre, comme réengendré dans sa mission par cette mère de famille extraordinaire. Voici qu’il se remet immédiatement en route. Il part en direction de la Décapole, toujours en territoire païen. Et là, il guérit un homme sourd en lui disant : « Ouvre-toi ! »[4] On pourrait presque imaginer que c’est aussi sa propre surdité qu’il guérit à ce moment-là.

Il continue en effet sa route en terre étrangère où il opère un nouveau miracle de multiplication des pains. Seulement cette fois, ce ne seront plus douze corbeilles qui resteront, mais sept.

Si le chiffre douze symbolise l’élection, le chiffre sept symbolise quant à lui la plénitude, voire l’universalité à l’instar des sept jours du récit de la création de Genèse 1.

Car tout comme une mère de famille a toujours assez de nourriture pour rassasier toutes celles et ceux qui se trouvent assis à sa table, le Christ a pris conscience qu’il a bien assez de pain pour rassasier toutes celles et ceux qui ont faim de sa présence, d’où qu’ils viennent, de cette présence qui nous rend purs et limpides à notre tour, tout comme cette mère exemplaire.

Belle fête des mères à vous !

Christian Vez

 

 

[1] Luc 7,11-17

[2] « Les maîtres de la loi disaient de Jésus : ʺIl a un esprit impur.ʺ» (Marc 3,30)

[3] Marc 6,43

[4] Marc 7,34

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