Pâques au bistrot
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Pâques au bistrot

A la recherche de l’auberge d’Emmaüs

Faute de pouvoir célébrer Pâques dans un bon restaurant, je me suis demandé quel établissement pourrait accueillir cette année la joie de la résurrection.

Guidé par mes souvenirs, j’ai décidé de faire halte à Emmaüs pour essayer de retrouver l’ambiance de la célèbre auberge dans laquelle Jésus se serait arrêté avec Cléopas et un autre disciple anonyme pour s’y restaurer le soir de Pâques.

En relisant le fameux récit connu sous le titre des « pèlerins d’Emmaüs », j’ai été un peu déçu de constater qu’il n’en était même pas fait mention : on ne sait pas exactement où tout ce petit monde avait partagé ce fameux repas lors duquel, au moment de la fraction du pain, les deux compagnons reconnurent que celui qui les avait rejoints n’était autre que le Ressuscité (voir le texte des pèlerins d’Emmaüs sur ce lien).

Je me suis alors demandé pourquoi je visualisais cette scène dans une auberge et je me suis tourné du côté des peintres qui l’ont représentée, et plus particulièrement de Rembrandt dont on a retrouvé quatre versions de cet épisode particulièrement éloquentes.

Lorsque Rembrandt peint plusieurs fois la même scène[1]

Pelerins dEmmaus 1629 legendeLe premier tableau date de 1629. Rembrandt était âgé d’à peine 22 ans lorsqu’il l’a réalisé.

On y voit quatre personnages dont un seul se trouve dans la lumière. Etonnamment, ce n’est pas le Christ qui est resplendissant, mais l’un des deux disciples. Son visage n’est du reste pas franchement extatique, mais plutôt empreint de stupeur, comme si la reconnaissance du ressuscité avait pour lui quelque chose d’effrayant. Il semble aveuglé par la clarté qui émane du Christ. Il se penche de côté comme pour s’en protéger, donnant ainsi un mouvement au tableau. Le sac pendu en-dessus de lui fait penser à tout ce que cet homme trimbalait avec lui : ses affaires de voyage bien sûr, mais aussi sa tristesse, son incompréhension, sa culpabilité, voire sa certitude que Jésus était définitivement mort et enterré. Tout cela se trouve désormais suspendu à un clou, comme Jésus l’avait été sur la croix.

Quant à son compagnon, il est presque invisible, malgré le fait qu’il soit au premier plan, en bas, au centre de l’image. Il est tombé de sa chaise et se prosterne aux pieds du Christ, dans une démarche de foi humble et pure. Le Christ lui-même apparaît comme en ombre chinoise, le corps agrandi par un jeu de perspective particulier.

Ce qui est également frappant, c’est que le tableau semble coupé en deux, avec la partie gauche dans l’ombre et la partie droite dans la lumière. On retrouve pourtant un brin de lumière qui éclaire la silhouette d’une femme sur la gauche. La clarté du ressuscité n’est ainsi pas réservée aux seuls pèlerins, mais elle se donne aussi aux autres, notamment aux femmes, comme c’est le cas dans les récits des Evangiles.  

J’aime beaucoup ce tableau qui laisse une impression de grand chambardement. L’homme représenté au centre du tableau restera marqué à jamais par cet épisode. Il n’est pas que spectateur d’une scène étonnante, mais il en fait partie. Comme si on ne pouvait pas disserter sur la résurrection, mais seulement en devenir partie prenante.

On peut d’ailleurs imaginer que cet homme n’était autre que Rembrandt lui-même, lui qui est resté habité par cet épisode auquel il a consacré deux nouvelles œuvres vingt ans plus tard.

Le deuxième tableauLes pelerins dEmmaus 1648 Paris legende

Sur la première de ces deux peintures, on distingue à nouveau quatre personnages, placés toutefois dans une toute autre disposition. Le Christ apparaît cette fois de face, au centre de la scène. Il est en train de rompre le pain, avec les yeux levés vers le ciel. L’action se situe quelques instants plus tôt que sur le tableau précédant, juste avant que les deux compagnons ne reconnaissent le Christ ressuscité. Leur expression semble plutôt interrogative, comme s’ils étaient en train de se demander qui peut bien être l’homme qui s’apprête à manger avec eux. Quant au quatrième personnage, il tient un plateau, dans une attitude de service et semble totalement étranger aux enjeux de cette scène apparemment banale.

Ce qui me frappe le plus dans ce tableau, c’est la hauteur que Rembrandt lui a donnée, en peignant une partie supérieure vide de toute action presque aussi importante que la partie inférieure. Il a donné ainsi beaucoup de verticalité à son œuvre. On a presque l’impression que le Christ va s’envoler en décollant de son siège. Lui seul paraît cependant en être conscient, comme l’indique son regard, alors que les yeux des autres personnages sont tournés vers lui, à l’horizontale. Dans cette deuxième représentation, Rembrandt semble vouloir nous inviter à élever nos regards, nos cœurs et nos vies, emportés par l’élan ascendant que le Christ ressuscité nous donne.

Le souper a Emmaus 1648 Copenhague legendeLe troisième tableau

Sur ce tableau qu’il a peint la même année, la disposition des personnages est presque similaire. On y retrouve un jeu d’ombre et de lumière si caractéristique de Rembrandt. On constate également que le peintre a ajouté un cinquième personnage : une femme âgée qui semble être en train de poser une coupe sur la table. Etonnamment, la lumière éclaire davantage les deux serviteurs que les convives. Un peu comme si les véritables pèlerins d’Emmaüs n’étaient pas ceux qu’on croyait. S’ils ont une attitude très semblable à celle qu’ils avaient sur le tableau précédant, ceux-ci paraissent d’ailleurs ici presque figés. La coupe que tient la servante rappelle la coupe de la Sainte-cène. Comme si Rembrandt cherchait à nous faire comprendre que le miracle d’Emmaüs a lieu chaque fois que nous communions au corps et au sang du Christ.

Le dernier tableauSans Les pelerins dEmmaus 1660 Paris legende

La dernière représentation de l’épisode d’Emmaüs laissée par Rembrandt date de 1660. Le peintre a alors 54 ans. Les personnages ont toujours une posture identique, avec pourtant quelques différences notoires. Le Christ a les mains posées sur la table, dans une attitude passive, voire réceptive. Le disciple sur la gauche joint les mains comme pour une prière, tandis que celui de droite a une attitude nettement plus interrogative. Le quatrième personnage est presque invisible. Il est représenté de face, tout comme le Christ. J’y vois comme une invitation à y reconnaître la personne même du Christ une fois que celui-ci aura disparu, invitant les disciples – et les spectateurs du tableau – à prendre garde à celles et ceux qui sont dans l’ombre. Enfin, la fenêtre ouverte sur la gauche du tableau est à la fois source de lumière et invitation à ne jamais confiner l’évènement de la résurrection où que ce soit :  ni dans l’œuvre du peintre, ni dans le texte biblique, ni dans l’auberge, ni même dans le souvenir qu’en garderont les spectateurs. C’est vers l’extérieur que les uns et les autres sont invités à se risquer, pour vivre et marcher dans la lumière du Christ vivant.

Lorsque la peinture nous désaltère

En mettant ainsi tour à tour l’accent sur la reconnaissance du Christ vivant au cœur de nos vies, puis sur sa puissance qui élève nos vies, sur sa présence qui nous éclaire et enfin sur la nécessité de porter cette bonne nouvelle alentour, Rembrandt désaltère une bonne part de notre soif de comprendre l’épisode d’Emmaüs.

C’est en tout cas avec ces quatre invitations que je nous propose de repartir de cette fameuse auberge, qu’elle ait véritablement existé ou non.

Belle semaine à vous,

Christian Vez

 

[1] Je me suis basé sur les informations contenues dans le livre de Jérôme Cottin : « Quand l’art dit la résurrection », labor et fides, 2017. Les interprétations des différentes peintures sont de mon crû

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