Un jeu de circonstance
Le titre de ce jeu m’est revenu en tête en ce temps de sortie très progressive de la crise. Vous êtes prêts à jouer ? Alors, à vous de lancer le dé !
Bravo, vous avez fait 5, et pouvez donc sortir un pion de votre « maison » et commencer l’itinéraire qui vous conduira au « paradis ».
Mais attention les menaces seront nombreuses en chemin : danger de vous faire retourner dans vos pénates si vous n’allez pas assez vite et qu’un concurrent vous dépasse, mais également si vous allez trop vite et que le dé retombe trois fois de suite sur le chiffre 6, sans parler du risque de vous voir bloqués par un barrage construit par un de vos adversaires.
Le pas du pèlerin
Si je vous parle de ce jeu cette semaine, c’est également à cause du pas du pèlerin que les visiteurs du labyrinthe de lumière ont été invités à adopter : deux pas en avant, suivis d’un pas en arrière.
Je ne sais pas quel pèlerin a inventé ce pas.
Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’était pas pressé d’atteindre son but. D’ailleurs, un pèlerin pressé en serait-il toujours un ?
Tous les témoignages de pèlerins que j’ai entendus concordent en effet sur ce point : le plus important du pèlerinage n’est pas le but, mais le chemin.
Et le génie du pas du pèlerin tient bien dans ce pas en arrière qui rompt la mécanique d’une marche efficace pour permettre au marcheur de réaliser précisément… qu’il marche ; qu’il n’est pas de progression dans sa vie qui n’aille sans la possibilité d’une régression et qu’il vaut parfois la peine de reculer pour mieux sauter.
Se hâter lentement quand on est pèlerin, c’est avancer en conscience vers un but qui se dessine de plus en plus clairement au fil d’un itinéraire mûrement décidé et redécidé à chaque nouveau pas vers l’avant.
C’est surtout adopter un rythme en totale rupture avec notre mode de vie où l’o n’a de cesse de vouloir gagner du temps.
Je me pose d’ailleurs la question : que faisons-nous de tout ce temps que l’on s’échine à gagner ?
Le Petit Prince en interlude
Ca me rappelle ce petit dialogue du Petit Prince avec le marchand :
« - Bonjour, dit le petit prince.
- Bonjour, dit le marchand.
C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire.
- Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
- C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine.
- Et que fait-on des cinquante-trois minutes ?
- On en fait ce que l'on veut...
"Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine..."[1]
Se hâter lentement vers une fontaine, vers un rendez-vous amical ou amoureux, vers des retrouvailles, des fêtes, des embrassades : c’est ce que nous sommes en train de vivre en ce début du mois de mars.
Quand Jésus se hâte lentement
Et je me demande : est-il arrivé à Jésus de se hâter lentement, lui aussi ?
La réponse se trouve au onzième chapitre de l’Evangile de Jean : alors que des messagers viennent lui apprendre que son ami Lazare est gravement malade, voilà que
Jésus attend deux jours avant de se mettre en route vers lui.[2]
On ne sait rien de ce qu’il a fait durant deux jours. Aucune urgence apparente ne le retenait. Résultat : lorsque Jésus arrive enfin à Béthanie, Lazare est mort et ses deux sœurs, Marthe et Marie, ne manquent pas de lui faire des reproches. Elles lui disent tout de go : « Si tu avais été là notre frère ne serait pas mort. »[3]
La suite est connue : Jésus va réanimer Lazare, mais surtout, il va permettre à Marthe et Marie de découvrir que leur chagrin, tout comme la mort elle-même n’est pas sans issue, comme l’indique cette question posée par Jésus à Marthe (et donc à nous aussi) : « Celui qui croit en moi vivra, même s'il meurt, crois-tu cela ? »[4]
Une foi bonifiée par le temps
Le paradis auquel Jésus donne accès est bien différent de celui du jeu « Hâte-toi lentement ! » Alors que celui qui est dessiné au centre de mon jeu ressemble étrangement à un chalet d’alpage idyllique, celui de Jésus est marqué par un amour qui n’a rien de mièvre. La maladie et la mort n’en sont pas bannies, mais elles se voient traversées, on pourrait presque dire relativisées, c’est-à-dire mises en relation avec une présence qui les transcende et permet de les considérer d’un autre œil.
Cela n’empêche ni les pleurs – Jésus lui-même pleura d’ailleurs devant la tombe de son ami – ni les remises en question.
La lenteur du chemin qui conduit à ce paradis-là permet la maturation de la foi.
A l’image d’un grand vin bonifié par les années, la foi parvenue à maturité s’est débarrassée de l’aspect « pensée magique » pour trouver de la consistance et les arômes subtils d’une confiance et d’un amour qui « endurent tout », comme le disait l’apôtre Paul.[5]
Le pas du pèlerin fortifie cette endurance.
Il nous apprend qu’il ne s’agit plus tellement de foncer tête baissée en risquant de se prendre le mur de la dure réalité, mais de surmonter - ou de traverser - chacun des obstacles qui entravent notre marche, vaillamment, tranquillement, en prenant tout le temps nécessaire.
Jésus n’a-t-il pas dit : « Les derniers seront les premiers. »[6]
Bonne progression vers Pâques à toutes et tous,
Christian Vez
En écho à cette méditation, voici une petite réflexion de Nietzsche extraite du Gai Savoir :
VADEMECUM — VADETECUM (Va avec moi, va avec toi)
Mon allure et mon langage t’attirent,
Tu viens sur mes pas, tu veux me suivre ?
Suis-toi toi-même fidèlement : —
Et tu me suivras, moi ! — Tout doux ! Tout doux ![7]
[1] Antoine de Saint-Exupéry, « Le Petit Prince », chapitre 23
[2] Jean 11,6
[3] Jean 11, 21 et 32
[4] Jean 11,25
[5] 1 Corinthiens 13,7
[6] Matthieu 19,13
[7] Friedrich Nietzsche Le Gai Savoir Traduction par Henri Albert. Paris, Société du Mercure de France, Paris, 1901, prologue 7

