Les trois questions du rabbin pour le carême
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Les trois questions du rabbin pour le carême

Le carême : temps de privation ou de recentrement ?

Depuis mercredi, nous sommes entrés dans le temps du carême : cette période de 40 jours qui précède Pâques est traditionnellement marquée par des privations volontaires : certains font carême d’alcool, de viande, de réseaux sociaux, de chocolat, voire entreprennent un jeûne d’un ou de plusieurs jours.

Mais en cette période où notre vie ressemble depuis des mois à un long carême, avec des privations imposées de rencontres, de festivités, de culture, il paraît bien incongru de rajouter de la privation aux privations.

Que dire et que faire donc de ce temps de carême 2021 aux accents si particuliers ?

 

Peut-être faudrait-il commencer par rappeler que les privations liées au carême ne sont pas un but en soi, mais un moyen : un moyen pour recentrer nos vies sur ce qui leur est essentiel et pour s’entraîner au partage et à la solidarité.

Il est d’ailleurs étonnant de constater à quel point ces deux notions que sont l’essentiel et la solidarité sont intimement liées. L’une ne va pas sans l’autre, comme l’indique le fameux commandement biblique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » On lit traditionnellement ce commandement en y voyant une comparaison qui sous-entendrait : « Tu aimeras ton prochain autant que toi-même. » Mais on pourrait également y voir une inclusion de l’autre dans son champ de vie, en le comprenant ainsi : « Tu aimeras ton prochain comme étant une part de toi-même. »

Tant il est vrai que l’amour de soi qui exclut l’autre n’en est pas vraiment un.

Quand un rabbin inspire JésusRabbi Hille legende

On trouve dans la sagesse juive une formulation fort stimulante à ce propos. Elle émane d’un sage qui a vécu juste avant Jésus et dont celui-ci s’est manifestement inspiré. Il s’agit du rabbin Hillel le Grand, qui, le premier, a formulé ce qu’on appelle la règle d’or. Cette règle dit ceci : « Ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse, ne l'inflige pas à autrui. C'est là toute la Torah, le reste n'est que commentaire. »[1]

A propos de l’amour de soi et des autres, ce même rabbin avait cette formule que j’aimerais vous proposer de méditer cette semaine. Composée de trois questions, elle demande simplement :

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?

Si je ne suis que pour moi, que suis-je ?

Si ce n’est pas maintenant, quand ? »[2]

Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?

Cette question nous rappelle que nous sommes les acteurs de nos vies, plutôt que les spectateurs. Car nous avons cette particularité d’être uniques, avec un regard, une réflexion, des émotions et des initiatives qui nous sont propres. Il ne s’agit donc pas tant de se comparer aux autres que d’accomplir ce que nous sommes les seuls à pouvoir réaliser en ce bas-monde. Cette première question du rabbin fait écho au fameux : « Va vers toi-même ! »[3] dit par Dieu à Abraham. Personne d’autre que nous ne peut en effet aller dans cette direction-là. La fleur qui éclot est unique et fleur qui eclotnulle autre ne saurait le faire pour elle. De même nos vies sont, elles aussi, promises à un accomplissement, pour autant que nous ne nous sabordions pas nous-mêmes, que nous ne parasitions pas ce processus par nos peurs, notre culpabilité ou notre déconsidération envers nous-mêmes. En ce temps de pandémie où tant de secteurs d’activité sont paralysés, comment continuons-nous d’avancer sur ce chemin qui nous conduit vers celle ou celui que nous sommes appelés à devenir encore et encore ?

Mais tandis que l’on semblerait se rapprocher ici d’un discours en vogue, prônant la “réalisation de soi“, voici que Hillel enchaîne immédiatement en posant une deuxième question.

Si je ne suis que pour moi, que suis-je ?

Il y a en effet une grande vanité à ne vivre que pour soi-même. Celles et ceux qui se sont “faits tout seuls“, qui “ne doivent rien à personne“, qui s’enferment dans leur bonheur comme on se barricade dans une maison luxueuse pervertissent la promesse faite par Dieu à Abraham et à ses descendants. De fait, c’est avec les membres de sa famille ainsi que toutes les personnes qui travaillaient avec lui que le patriarche s’est mis en route en direction de Canaan. Le chemin qui mène à soi ne peut pas se faire tout seul. Le compagnonnage des autres représente au contraire une condition sine qua non de l’existence même de ce chemin. En ce temps de carême, il ne s’agira donc pas tellement de faire la charité, comme un geste permettant de se donner bonne conscience, mais de prendre pleinement conscience que notre véritable épanouissement ne peut se vivre qu’avec celui des autres.bouquet dorchidees

Une fleur, si belle soit-elle, ne constituera jamais une branche fleurie à elle toute seule.

Si ce n’est pas maintenant, quand ?

Cette dernière question nous ramène à l’ici et maintenant de nos vies. Elle nous dit qu’il ne suffit pas de se contenter de faire de grandes théories, mais de décider aujourd’hui même comment je peux continuer d’avancer sur mon chemin, même s’il semble monotone, abrupt ou impraticable à cause des circonstances.

premier pas de bbLes promesses faites par Dieu à Abraham ne seraient restées que des paroles en l’air si celui-ci ne s’était effectivement mis en route, faisant un pas après l’autre pour se rendre en direction du pays de Canaan.

C’est la dernière interpellation qui nous est lancée en ce début de carême : quel pas véritablement nouveau allons-nous oser faire pour continuer de progresser au cœur d’une vie aussi incertaine que passionnante, en y traçant une route aussi nécessaire que peu balisée ?

La passion du Christ comme exemple

La vie et la mort de Jésus nous donnent le plus parfait exemple de la mise en œuvre de ces trois paroles du rabbin Hillel. Le Christ avait parfaitement conscience de sa mission, plus que quiconque. Il savait que lui seul pouvait accomplir la pleine réconciliation entre les humains et Dieu. Rien ne lui a été épargné pour autant : ni les trahisons, ni l’abandon, ni la souffrance, ni la solitude, ni la condamnation, ni l’infâmie d’une mort atroce. En dépit de tout ceci, il ne s’est pas dérobé à sa vocation. Jesus gethsemani legende

Conscient des difficultés qu’il devrait affronter, il a certes été tenté de s’y soustraire. Il a notamment fait cette prière juste avant d’être arrêté : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe de douleur. Toutefois, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. »[4]

Alors que tous ses amis s’étaient éloignés de lui, il est resté, lui, proche de chacun d’entre eux. Il leur a ouvert un passage inespéré qui mène au-delà de la rupture dont sa mort paraissait constituer la marque ultime, pour établir une véritable communion entre tous.

Depuis lors, son œuvre continue de s’accomplir au présent, dans un aujourd’hui de Dieu que nous sommes invités à vivre à notre tour. Chacun.e à notre manière. En communion avec les autres. Un jour après l’autre. Un pas après l’autre.

Bon carême à vous !

Christian Vez

 

[1] Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a, Comparer avec Mt 7.12 : Jésus dit : « Faites pour les autres tout ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous : c'est là ce qu'enseignent les livres de la loi de Moïse et des Prophètes »

[2] Pirke Avot 1:14

[3] Genèse 12,1 selon la traduction de Marie Balmary in « Le sacrifice interdit » , Grasset & Fasquelle, 1986

[4] Luc 22,42

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