Un mot pour décrire ce qui se passe
Lors du premier semi-confinement du printemps dernier, on m’avait demandé de choisir un mot pour décrire ce qui était en train de se passer d’après moi. J’avais opté alors pour le mot « basculement. J’étais en effet naïvement persuadé à l’époque que la pandémie allait susciter une grande prise de conscience collective quant à la nécessité de « changer de comportement », pour prendre une expression que l’on trouve dans la bouche du Christ lui-même.
Il m’a bien fallu constater que je m’étais trompé. Le monde n’a pas basculé dans le sens que j’avais espéré, mais il a plutôt cherché – et il continue de le faire – à revenir le plus vite possible à une vie qualifiée de normale, décrivant ainsi la vie de l’avant coronavirus.
Si bien que si je devais choisir aujourd’hui un nouveau mot, je prendrais cette fois le mot « vacillement ». Vacillement de nos modes de vie, de nos habitudes, de nos projets en ces temps particuliers, mais plus profondément encore vacillement d’une sorte de foi aveugle dans la capacité des humains à trouver des solutions aux problèmes nouveaux qu’ils doivent affronter. Vacillement de cette quasi-certitude qui voudrait que les malheurs et la mort ne soient en définitive que des accidents de parcours, qui pourront finalement être évités grâce au génie humain.

Du médicament au predicament

Plusieurs siècles de foi en la science et au progrès ont en effet considérablement imprégné notre imaginaire. Et sans renier tout l’apport des découvertes scientifiques et technologiques, reconnaissons tout de même que la pandémie a fait vaciller notre conviction qu’à chaque problème correspond une solution provenant des savants et des chercheurs !
Le vacillement dont je parle pourrait se formuler en cette question : « Et si l’être humain n’avait en définitive pas la totale maîtrise de son destin ? » Cette question va notamment à contre-courant des discours des élu.e.s politiques qui se targuent toujours d’offrir des solutions aux problèmes rencontrés par les humains. D’ailleurs, qui serait prêt à voter pour un.e candidat.e avouant candidement ne pas avoir de solution à proposer pour sortir de la crise ?
Mais les promesses électorales ne durent qu’un temps. Et la désaffection constante des urnes trahit peut-être à sa manière ce doute qui s’est insinuée dans les esprits. Et s’il n’y avait pas toujours de solution ? Les anglais parlent de predicament pour décrire une maladie conte laquelle aucun traitement efficace n’a été trouvé. Et si c’était le cas pour notre humanité ?
Les leçons de la tour de Babel
Ce constat me fait penser à l’histoire de la tour de Babel que l’on trouve en Genèse 11. On y voit des humains enthousiastes se mettre à construire une ville, avec comme emblème une tour gigantesque dont le sommet toucherait le ciel.
Ces gens-là avaient une confiance en eux inaltérable, une énergie incroyable, et une espérance folle : construire une ville – ou une vie – capable de résister à toute épreuve.
Pour cela, ils parlaient – nous dit-on – la même langue. Mais plus encore, la Bible nous raconte qu’ils disaient tous exactement les mêmes mots. La réalisation de leur projet était à ce prix : que personne n’émette de doute, n’ose une parole contradictoire, ne dise un mot de travers !
C’est le propre des régimes totalitaires que de traquer les poètes qui les défient en osant créer des phrases inédites et les artistes qui inventent des mondes différents.
La parole – et la pensée - unique était déjà la particularité des constructeurs de la tour de Babel. Chacun devait y apporter sa contribution en devenant lui-même comme une de ces innombrables briques nécessaires à la construction du gigantesque édifice : parfaitement formaté, calibré et prêt à l’emploi.
Se libérer du consumérisme
Dans son récent ouvrage « Se libérer du consumérisme »[1], Michel Maxime Egger parle de la nécessité de se libérer de l’idéologie dominante de notre temps qu’il qualifie de croissanciste, productiviste et consumériste. D’après lui, cette idéologie gouverne nos modes de vie et il appelle à s’en affranchir pour avoir une chance de développer une autre manière de vivre face à l’effondrement qui nous guette, dont la pandémie constitue selon lui un symptôme avant-coureur.
Il s’agit là d’une véritable révolution qui propulse ceux qui s’y essaient à évoluer en sens inverse des autres. J’en fait pour ma part la modeste expérience chaque fois que je tente d’expliquer les raisons qui m’ont conduit à réduire drastiquement ma consommation de viande. Lorsque la question de ce choix arrive dans une discussion, j’ai souvent le sentiment de devoir le justifier : non, ce n’est pas que je n’aime pas le goût de la viande, ni même parce que je ne supporte pas qu’on tue des animaux (encore faudrait-il peut-être avoir le courage de les tuer soi-même), mais simplement parce que j’ai compris que la production de viande est un luxe qui consomme énormément d’énergie et produit par conséquent énormément de gaz carbonique.[2]
« Tout est permis, mais tout n’est pas utile ! »[3] disait déjà l’apôtre Paul. Et j’estime pour ma part inutile et néfaste de manger de la viande, même si un bon steak ou un papet vaudois peuvent me paraître très savoureux.
La réaction de Dieu face à la tour de Babel
Le récit de la tour de Babel se conclut par l’intervention de Dieu. Il vient brouiller l’élan uniforme des humains en les dispersant sur la surface de la terre. Cette dispersion instaure une diversité, voire une pluralité au cœur de l’humanité. Désormais, le but des humains ne sera plus tellement de réaliser leur projet totalitaire qui devait les faire accéder au ciel, mais de chercher à se comprendre, donc à s’écouter, à se respecter, à s’harmoniser entre eux pour découvrir que le ciel se situe plus souvent qu’on ne l’imagine aux ras des pâquerettes, dans la simplicité, l’authenticité et la profondeur d’une rencontre.
De même, le virus a considérablement ébranlé notre conviction d’être indestructibles. Il nous ramène à la fragilité inhérente à notre humanité, à la nécessité de vivre avec la perspective inéluctable de la mort.
Plus que des slogans publicitaires martelés jusqu’à plus soif à coup de spots et d’affiches vantant le salut offert par des marques et des produits, nous voici invités au balbutiement d’une parole qui se risque à envisager l’autre et soi-même dépouillés de tout pouvoir, voire de toute ambition, mais libres de tisser entre nous ce lien invisible à qui on donne le nom d’amour.
Ainsi ébranlés, ramenés au véritable essentiel de nos vies nous pourrons peut-être chanter avec Jacques Brel :
« Alors sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, amis, le monde entier. » (4)
[1] Michel Maxime Egger « Se libérer du consumérisme : un enjeu majeur pour l’humanité et la terre », Editions Jouvence 2020
[2] Cf Voir et agir consultable sur ce lien : https://issuu.com/oekumenischekampagne/docs/dossier_magazin_1_15 ainsi que la campagne de printemps d’Action de carême et Pain pour le Prochain « Nourriture : notre impact sur le climat. Moins de consommation de viande, plus de forêt tropicale » sur ce lien : https://voir-et-agir.ch/info-campagne/
[3] 1 Corinthiens 6.12 et 1 Corinthiens 10.23
4: « Quand on a que l’amour » Jacques Brel, chanson disponible sur ce lien

