Confinement : prison ou matrice ?
De l’étouffement à l’inspiration
Comment vivez-vous ce nouveau semi-confinement ? Vous apparaît-il plutôt comme un emprisonnement ou comme le lieu d’une naissance possible ?
La question peut surprendre. Tant il est vrai que la plupart d’entre nous vivons surtout ce confinement comme un mal nécessaire et essayons de le traverser dans une sorte d’apnée, avant de pouvoir reprendre souffle et vie dès que ce sera possible.
N’oublions pas pour autant que même confinée, une vie reste une vie ! Et qu’il nous appartient de savoir quel sens nous voulons lui donner. Pour nous inspirer, je vous propose de nous intéresser au prophète Jonas – mon prophète préféré ! – dont le tout petit livre biblique nous relate qu’il a vécu deux confinements pour le moins contrastés.
Le premier confinement de Jonas
Le premier confinement de Jonas a lieu dans la cale d’un navire. Il y est descendu volontairement pour échapper à Dieu, qui l’avait chargé d’une mission dont il ne voulait pas.
Prophète rebelle ascendant punk, voici donc Jonas embarqué pour Tarsis – aux antipodes de Ninive où Dieu voulait l’envoyer - sur un bateau qu’il a affrété pour lui tout seul. Une fois les indications données aux marins, il se réfugie à fond de cale pour y dormir, malgré la tempête qui s’est levée et qui menace de détruire le navire.
A l’image de ces adolescents qui s’enferment volontairement dans leur chambre à double tour sans plus vouloir en sortir, Jonas boude, dort d’un sommeil de plomb - voire de mort – que rien, pas même les secousses du bateau balloté par la tempête, ne perturbe.
Lorsque le capitaine parvient enfin à le sortir de ce quasi-coma volontaire, Jonas reconnaît alors naïvement qu’il est responsable de la tempête, du fait de sa désobéissance, et que le seul moyen de rétablir la situation est de le jeter par-dessus bord.
Et c’est ainsi que se termine le premier confinement de Jonas : des marins effrayés se débarrassent de lui pour sauver leur bateau et leur peau. Et Jonas passe alors de la cale du navire où il s’était terré à l’eau déchaînée de la mer qui l’engloutit.
Faire soi-même son propre malheur
On a beaucoup dit que l’apparition du virus était due aux comportements insensés des humains. En se rapprochant trop des animaux sauvages, tels les pangolins et les chauves-souris, et en empiétant sur leur habitat, l’humanité s’est vue contaminée par un virus dont elle aurait eu toutes les raisons de se tenir préservée.
Le dérèglement des rapports entre humains et animaux sauvages a eu pour conséquence cette zoonose qu’est la pandémie de Covid-19. Tout comme Jonas reconnaît sa responsabilité dans le malheur qui s’abat sur tous les passagers du navire, nous avons contribué à faire nous-mêmes notre malheur par notre comportement déraisonnable : malheur de la maladie et des souffrances qu’elle aura occasionnées, malheur de la mise à l’arrêt des activités humaines, malheur de la solitude et de la précarité.
Le second confinement de Jonas
Mais tout comme pour Jonas encore, voici qu’un second confinement succède à celui que nous avons vécu au printemps.
Un grand poisson avale en effet notre prophète en train de se noyer. Même si l’imagerie traditionnelle présente cet être marin sous la forme d’une baleine, le texte biblique reste beaucoup plus évasif. Lorsqu’elle médite cet épisode, Francine Carrillo n’hésite pas à parler de son côté d’une « poissonne »[1], tant il lui apparaît que l’étrange animal qui a avalé notre prophète est proche d’une matrice dans laquelle Jonas naît mystérieusement. Et cette naissance commence par une prière.
C’est en effet là, au cœur de son second confinement que Jonas se décide enfin à s’adresser à son Dieu. Sa prière est faite tout d’abord de de cris et d’appels désespérés.
« Hurler du fond de son désespoir peut paraître dérisoire, écrit Francine Carrillo, C’est pourtant faire le pari aussi insensé soit-il, qu’il y a quelque part une oreille, une bonté première pour recueillir les larmes et défaire l’enfermement. »[2]
Toujours est-il qu’après ce temps de gestation dans le ventre accueillant du monstre marin, Jonas s’en trouve expulsé et précipité sur la terre ferme, comme un nouveau-né est expulsé du ventre de sa mère au terme de la grossesse.
La (re)naissance de Jonas
Alors que le premier confinement de notre prophète s’était conclu par sa « mort » en étant largué par-dessus bord dans des flots tumultueux, voici que le second s’achève par cette
naissance étonnante.
Il y a là de quoi nous interroger, voire nous inspirer sur notre manière de vivre ce nouveau confinement.
Et s’il était comme un appel à exorciser nos peurs, nos culpabilités et nos souffrances pour retisser les fils de notre confiance et de notre espérance ?
Cet appel n’empêche certes ni le ras-le-bol, ni la fatigue, ni la peur, ni la propagation du virus, ni aucun des désagréments inhérents à cette période de crise, mais il ouvre une brèche dans notre isolement, il nous propose un vis-à-vis - silencieux mais attentif - qui faute de répondre aux mots de notre prière, nous permet toutefois de (re)naître à notre tour.
La prière de Jonas
Voici donc la prière que Jonas a dite dans le ventre de la « poissonne », réécrite par mes soins pour l’occasion[3], introduite par ces mots de Francine Carrillo :
« Jonas s’enfonce dans le silence et l’abîme referme son bras sur lui. La mort va le prendre. Rien n’est plus à attendre. C’en est fini de lui et de son ancien souci. Mais une vague l’emmaillote soudain et l’avale sans manière pour le conduire au seuil d’un étrange sanctuaire. Le voici recueilli trois jours et trois nuits dans le sein d’un poisson bercé par d’insolites eaux amniotiques (…) Et c’est là, quand Jonas n’est plus, que jaillit du tombeau scellé de ses lèvres le plus improbable des psaumes. »[4]
Alors que mon horizon de vie se rétrécit à vue d’œil, je hurle ma détresse à Dieu.
Happé par les forces de mort, je crie : « SOS ! Help ! A l’aide ! »
Se puisse-t-il que Tu m’entendes ?
Tu m’as pourtant précipité au plus profond de l’angoisse. J’y suis happé par un courant beaucoup plus fort que moi. Toutes Tes vagues, telles des lames, s’abattent sur moi avec fracas et m’enfoncent encore davantage.
Je me dis : ça y est, c’est foutu : Dieu m’a rejeté à tout jamais loin de sa présence.
Mais je continue pourtant de Te chercher du regard.
Je suis en train de sombrer. Je vais définitivement perdre pied et tout contrôle. Les algues s’enroulent autour de mon cou comme une corde de pendu.
Je suis entraîné au plus profond de mes bas-fonds. C’est comme si n verrou avait été tiré sur ma vie. Il me retient définitivement prisonnier d’un pays sans retour.
Mais voici qu’imperceptiblement, je sens que Tu me fais remonter de cette nasse, Toi, mon Dieu.
Je suis à bout de force, mes poumons vont exploser. Tant de souvenirs remontent à ma mémoire. Mon ultime pensée est pour toi… et elle Te parvient tandis que je perds connaissance.
Lorsque je reviens à moi, à ma grande surprise, je suis vivant.
Et je le déclare tout net : tout ce qui en moi divinisait des êtres et des biens mortels n’a dorénavant plus aucune raison d’être.
Désormais, ma vie ne sera plus qu’un chant à Ta gloire, une offrande pour Te remercier, des actes en cohérence avec mes engagements à Ton service.
Car c’est en Toi, mon Dieu, que je trouve la plénitude.
Christian Vez
En écho à cette prière, je vous propse d'écouter la chanson de Mickey 3D "Il faut que tu respires" sur ce lien
[1] Francine Carrillo « Jonas Comme un feu dévorant » Labor et fides 2017 p.72
[2] Ibid, p.73
[3] La prière originelle se trouve en Jonas 2,3-10
[4] Francine Carrille, ibid pp 27-28

