Bonne année ?
Parmi tous les vœux reçus en ce début du mois de janvier, en voici un qui m’a fait sourire : « Je vous souhaiterais bien une bonne année comme l’année dernière, mais vous pourriez mal le prendre… »
Difficile en effet de se souhaiter une bonne année, alors que les vœux échangés en janvier 2020 ont eu tant de mal à se concrétiser.
Et je me suis demandé : comment les auteurs de la Bible pourraient m’aider à formuler des vœux qui ne seraient pas que pieux en ce début d’année 2021?
Les vœux de Jésus
Et je suis tombé sur cette phrase dite par Jésus dans la synagogue de Nazareth au tout début de son ministère : « J’ai été envoyé pour annoncer l'année où le Seigneur manifestera sa faveur. »[1]
Les vœux de Jésus sont particuliers. Ils font allusion à l’année du Jubilé dont on trouve une description détaillée dans le livre du Lévitique.[2] Célébrée tous les cinquante ans, cette année devait permettre de remettre tous les compteurs à zéro, notamment sur le plan économique, en chômant une année entière pour se consacrer entièrement à la louange de Dieu. De son côté, Dieu s’engageait à assurer la production de nourriture durant cette année particulière.
Le conditionnel est pourtant de mise car les historiens nous apprennent que cette année jubilaire n’a sans doute jamais été célébrée dans l’histoire du peuple d’Israël.
Mais elle n’a pas été jetée aux oubliettes pour autant, puisque les prophètes en ont repris l’idée en la projetant sur le temps de l’avènement du Messie libérateur envoyé par Dieu. Ce Messie devait accomplir l’idéal de l’année jubilaire, en en élargissant les dimensions et sa durée. Ainsi peut-on lire dans le livre d’Esaïe ces paroles attribuées au Messie : « Le Seigneur Dieu me remplit de son Esprit, car il m'a consacré et m'a donné pour mission d'apporter aux pauvres une bonne nouvelle, et de prendre soin des désespérés ; de proclamer aux déportés qu'ils seront libres désormais et de dire aux prisonniers que leurs chaînes vont tomber ; d'annoncer l'année où le Seigneur
montrera sa faveur à son peuple. »[3]
Et c’est précisément cette espérance que Jésus déclare avoir accompli en lisant ce passage lors de ce fameux jour du sabbat à Nazareth.
Reconnaissons que si nous avions été présents ce jour-là, nous n’aurions pu que partager la stupéfaction des spectateurs de cette scène !
Trop beaux pour être crédibles
Si on transpose cette affirmation de Jésus à notre réalité d’aujourd’hui, on ne peut qu’être séduits par la perspective de voir les pauvres se réjouir, les désespérés être réconfortés, les réfugiés retrouver leur patrie et les prisonniers se trouver débarrassés de leurs chaînes. Cela paraît même bien trop énorme pour qu’on puisse y accorder une once de crédibilité.
Et pourtant, Jésus assure accomplir en sa personne l’entier de cette prophétie. Et il n’a cessé d’appuyer sur ce clou tout au long de son ministère.
« Heureux les pauvres, car le Royaume des cieux est à vous !»[4] déclarera-t-il par exemple de façon étonnante, faisant de la pauvreté non pas un drame, mais une condition pour recevoir l’espérance dont il est porteur.
L’année – ou le temps – de la faveur divine va ainsi aux antipodes de ce que nous mettons dans nos vœux traditionnels de bonne année.
Le repos de l’âme au cœur des tribulations
Car là où nous espérons pour nos proches des événements favorables, Jésus nous assure quant à lui de sa présence au cœur même des difficultés indissociables de nos vies.
Il ne s’agit donc pas tant pour lui de nous protéger du malheur que de nous offrir des ressources pour lui faire face.
« Mon âme se repose en paix sur Dieu seul » dit un des chants de Taizé dans la lignée du psalmiste.[5]
Ce repos de l’âme, on en trouve un écho étonnant chez Etty Hillesum qui écrivait dans son journal en septembre 1942, deux jours après le décès de l’être qu’elle aimait le plus : « Je repose en moi-même. Et ce moi-même, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je repose, je l’appelle Dieu. »[6]
Voilà peut-être une indication sur le paradoxe de l’année de grâce à laquelle le Christ nous invite. Douze mois durant lesquels, quoi qu’il nous arrive, le repos de nos âmes nous sera offert, nous permettant de traverser cette année qui s’ouvre forts de cette présence qui change tout.
Belle année de grâce 2021 à toutes et tous,
Christian Vez
A propos de pauvreté, voici un magnifique poème de Jean Villard-Gilles consacré à François d’Assise intitule « Dame Pauvreté »
Saint François sous le ciel d'Assise
Connut par un beau soir d'été
Tout pure dans sa robe grise
La noble dame Pauvreté
L'un à l'autre toujours fidèle
Ils s'en furent main dans la main
Au bord des choses éternelles
En suivant les plus durs chemins
Nous, hélas en un siècle avide
Sans amour et sans charité
Avons chassé de notre cœur vide
L'idée même de la pauvreté
Nous ne connaissions sur la Terre
Que deux maîtres tous deux puissants
Le premier s'appelait Misère
L'autre Richesse, homme de sang
Face à face, l'œil plein de haine
Sans cesse ils forgeaient à grands bruits
Ces armes, ces fléaux, ces chaînes
Qui nous ont plongés dans la nuit
Et nous, vautrés dans la matière
Tout abrutis par le confort
Phonos, baignoires, frigidaires
Ascenseurs, autos, coffres-forts
Magazines, journaux, romances
Cinémas, dancings et poker
Nous croupissions dans l'abondance
A moitié bouffés par les vers
Nous pouvons déchanter ma belle
Finie la foire aux voluptés
Tout est passé à la poubelle
Il faut rebâtir la cité
C'est bientôt la fin du voyage
Tout au bout de la satiété
Bel arc-en-ciel après l'orage
Voici la sainte Pauvreté
Elle nous dit, blasée, funèbre :
"C'est l'absence et la privation
Qui vous rendront dans vos ténèbres
Ce soleil, l'imagination
L'argent ne sera plus le maître
Je verserai, moi, Pauvreté
Dans votre âme qui va renaître
L'ivresse de la liberté"
Quand la mort frappe à notre porte
Que sont les honneurs et l'argent ?
Ô riche quand ton âme est morte
Envie alors les pauvres gens !
Car pauvreté n'est pas misère
Elle est sagesse et dignité
Et sur les trésors qu'elle préfère
Vous pourrez mieux vous appuyer
Adieu donc ô triste cohorte
Des parvenus morts en sursis
Politicards, richards, cloportes
Gens en place, cœurs endurcis
Tout en vous serrant la ceinture
Vous vous demandez, stupéfaits
Au bout de la folle aventure
De quoi demain sera-t-il fait ?
Que sont les vrais trésors du sage
Que vous offre la pauvreté ?
Demain sera fait de courage
D'espérance et de charité
Demain sera fait de courage
D'espérance et de charité
Ce sont les vrais trésors du sage
Les cadeaux de la pauvreté.
[1] Luc 4, 19
[2] Lévitique 25
[3] Esaïe 61,1-2
[4] Luc 6,20
[5] Psaume 62,2
[6] Etty Hillesum « Journaux et lettres, édition intégrale » p 719

