« Le bug humain »
Tel est le titre intrigant d’un ouvrage de Sébastien Bohler paru en 2019. Docteur en neurosciences, ce spécialiste du cerveau est rédacteur en chef de la revue « Neuro et Psycho ». Son livre a été reçu le prix 2019 du Livre Environnement.[1]
Le sous-titre de son ouvrage dévoile la thèse qu’il y défend : Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher.
Un bug lié au fonctionnement de notre cerveau
Bohler montre que l’avidité sans limite qui caractérise l’activité humaine sur notre planète trouve effectivement son origine dans le fonctionnement de notre cerveau, plus précisément dans le striatum, qu’on appelle communément le cerveau reptilien.
Il a constaté que « [Le cerveau] est un organe au comportement largement défectueux, porté à la destruction et à la domination, ne poursuivant que son intérêt propre et incapable de voir au-delà de quelques décennies. Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surproduction, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu’une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner. »[2]
Addict à la dopamine
Le fameux bug humain viendrait ainsi du fait que notre cerveau produit de la dopamine chaque fois qu’un de nos besoins élémentaires se trouve satisfait. Plus précisément, les molécules de dopamine sécrétées par le cerveau prennent acte d’une récompense anticipée.
Si vous associez par exemple une plaque de chocolat, au goût du chocolat, le simple fait de voir la plaque provoquera dans vos neurones une augmentation de dopamine : votre cerveau anticipera la récompense que représentera votre plaisir de manger le chocolat.
Notre cerveau nous pousse ainsi à opter un comportement de prédateur boulimique, enclin au plaisir, en nous donnant l’illusion d’un bien-être lié à la consommation.
La publicité a très bien compris ce fonctionnement puisqu’elle cherche par tous les moyens à nous vendre ce qui manque à notre bonheur.
Le bug humain et le péché
Lorsque j’ai lu le titre de l’ouvrage de Sébastien Bohler, j’ai immédiatement associé le terme de bug humain à celui de péché.
Le péché, ce n’est en effet pas d’abord une attitude moralement répréhensible, ce n’est pas transgresser la loi de Dieu en se comportant mal, mais c’est fondamentalement l’inclination humaine à agir à revers du bon sens.
Paul explique magnifiquement comment il se sent victime du péché qui l’habite dans le chapitre 7 de l’épître aux Romains. Il s’y décrit comme un être profondément divisé entre la vie qu’il aimerait mener et la vie qu’il mène effectivement. Il constate un décalage désespérant entre les deux. Il donne l’exemple de la convoitise. Il reconnaît volontiers qu’elle n’est pas souhaitable, mais il doit admettre en même temps qu’il ne peut pas s’empêcher d’y céder.[3] Sans doute aurait-il souscrit pleinement à la notion de bug humain.
Car c’est précisément ce bug humain qu’il ne parvient pas à résoudre qu’il appelle le péché. La convoitise et le fait d’y céder sont pour lui des conséquences malheureuses du péché, tout comme la surconsommation et la destruction de l’environnement sont des conséquences dramatiques du bug humain pour S. Bohler.
Comment lutter contre le bug humain
Pour contrer les effets néfastes du bug humain, notre auteur prône les vertus de la méditation, de la prise de conscience de nos véritables besoins et de l’importance d’agir non pas en fonction des impératifs de dopamine générés par notre cerveau, mais en fonction d’une vision lucide et consciente de nous-mêmes et de nos horizons de vie.
C’est certainement une piste riche de promesses.
Le paradoxe de Noël
Le paradoxe de la fête de Noël à laquelle nous nous préparons en ce mois de décembre est qu’elle pousse à son paroxysme les deux voies qui s’offrent à nous.
La voie de la dopamine et de des satisfactions qu’elle nous fait miroiter au travers d’une consommation exacerbée.
Ou la voie de la pauvreté et d’une précarité assumée au travers de l’enfant-Dieu qui repose dans la crèche de Bethléem.
A Noël, Dieu lui-même se met volontairement sur la paille pour contrer le bug humain – ou le péché. Il désire nous entraîner à sa suite dans une vie certes dépouillée, mais qui permet l’émergence de l’amour.
Insaisissable et vital, bien plus que la dopamine !
Le dilemme paulinien (Romains 7, 15-25) réécrit à la lumière du bug humain
Je ne me comprends pas moi-même : je ne fais pas ce que je voudrais, mais je fais ce que je déteste.
Or si je reconnais que je fais ce que je ne voudrais pas faire, je reconnais du même coup le bien-fondé de la loi et de ses exigences libératrices.
Mais je dois aussi constater que malgré toute ma bonne volonté, le bug qui m’habite est plus fort que moi.
Car je sais bien que je ne suis pas spontanément enclin au bien.
Je ne peux que désirer l’accomplir, mais sans y parvenir.
Puisque je ne fais pas le bien que j’aimerais faire, mais que je fais au contraire le mal que je ne voudrais pas faire, je dois admettre que ce n’est pas moi qui régis ma vie et mon comportement, mais le bug qui m’habite.
Alors que j’aimerais agir au mieux, je découvre que je suis naturellement enclin au mal.
En mon for intérieur, je souscris pleinement à la loi de Dieu et à ses préceptes, mais lorsque je passe à l’action, je découvre que souterrainement une autre loi contrecarre cette loi de Dieu.
Cette autre loi m’asservit et me fait agir à l’opposé de la loi que je voudrais pourtant mettre en œuvre.
Malheureux homme que je suis donc ! Qui me délivrera de moi ?
Grâce soit rendue à Dieu, par Jésus-Christ notre maître !
[1] Sébastien Bohler : « Le bug humain. Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher » Robert Laffont, 2019
[2] pp 5-6
[3] Romains 7, 7-8
Pour écouter des interviews de Sébastien Bohler (7 capsules d’environ 2’ chacune), cliquez sur https://www.fondation.veolia.com/fr/linterview-sebastien-bohler-laureat-2019-dominique-bourg

