... dans un monde à bout de souffle
Le symbole du respirateur artificiel
Si je devais retenir un objet symbolisant la crise dont nous sommes en train de sortir, je choisirais sans hésiter le respirateur artificiel. Cet outil a permis de sauver nombre de vies de malades atteints par le Covid-19. Les hôpitaux ont craint de ne pas en avoir assez pour traiter tous les patients qui se sont mis à affluer aux soins intensifs. Et de partout, on s’est mis à chercher, à fabriquer ces fameux respirateurs si nécessaires pour suppléer les difficultés respiratoires des malades.
J’imagine à quel point il doit être angoissant de ne plus pouvoir respirer grâce à ses seuls poumons. Et la mort par asphyxie doit certainement être particulièrement douloureuse et atroce. Heureusement donc que ces fameux respirateurs ont permis de soulager nombre de malades et de les sauver.
Plus largement, le respirateur artificiel m’apparaît comme le symbole d’une humanité épuisée, comme à bout de souffle, ne parvenant bientôt plus à respirer par ses propres moyens.
Un monde de plus en plus irrespirable
S’il y a une prise de conscience à faire de cette crise, c’est certainement celle que nous, les humains, sommes en train de nous rendre l’existence irrespirable de par nos modes de vie. Ceux-ci conduisent en effet à terme la vie humaine à devenir de moins en moins envisageable sur des parties grandissantes de notre planète : de par la déforestation et la désertification croissantes, le réchauffement des températures, l’extinction de la biodiversité. Notre état de suffocation dû au Covid-19 risque hélas fort de n’être que le début d’une suffocation de plus en plus difficile à supporter. Et les moyens pour nous permettre de résister à cette évolution ne font parfois qu’aggraver le mal.
Ainsi par exemple, le recours aux climatiseurs qui nous aident à supporter les chaleurs estivales accentue du même coup le problème du réchauffement climatique.[1]
Notre humanité arrive à bout de souffle et il devient urgent de lui donner un grand bol d’air – si possible naturel – pour lui permettre de s’oxygéner.
Petit interlude poétique : danse en apnée
Pour ne pas plomber davantage cette méditation, je vous suggère en guise de petit interlude de visionner cette étonnante chorégraphie réalisée Julie Gautier, une danseuse spécialiste de l’apnée en cliquant sur cl'image ci-dessous.
La grâce de la danseuse qui évolue dans l’eau comme en apesanteur contraste heureusement avec la lourdeur de l’effet dévastateur du virus sur les poumons des personnes qui ont développé le Covid-19, en les conduisant à bout de souffle.
Julie Gautier danse à perdre haleine, mais elle danse encore et encore sous nos yeux émerveillés de la voir évoluer si longtemps dans l’eau sans reprendre son souffle, alors que la plupart d’entre nous auraient tôt fait de remonter à la surface pour respirer un bon coup.
Se trouver à bout de souffle ou courir à perdre haleine
Comme l’indique le titre de cette méditation, il existe deux expressions pour signifier le manque de souffle.
La différence entre les expressions « être à bout de souffle » et « courir à perdre haleine » porte sur une petite nuance : celui qui court à perdre haleine court encore, au risque de ne bientôt plus pouvoir respirer, tandis que celui qui est à bout de souffle s’est définitivement arrêté de courir, faute de pouvoir respirer.
Alors que l’expression consacrée dit en général que l’on court à perdre haleine, j’aimerais nous proposer en ce week-end de Pentecôte d’aimer à perdre haleine.
Quand Dieu allonge ses narines
Ça me fait penser à un trait caractéristique de Dieu que l’on retrouve chez les auteurs bibliques. Ceux-ci le décrivent régulièrement comme étant « lent à la colère »[2]. A priori, cette expression n’a rien à voir avec notre sujet, sauf que la langue hébraïque, toujours très concrète, dit littéralement que Dieu allonge ses narines pour retarder la sortie de sa colère dévastatrice, qui s’apprête à sortir de son nez. L’émoji représentant la colère s’inspire d’ailleurs de cette image.
Si Dieu retarde ainsi le déchaînement de sa colère, c’est parce qu’il aime les humains que nous sommes à perdre haleine, sans se trouver à bout de souffle pour autant.
Dieu nous aime à perdre haleine. Comme un fou. En nous donnant son Fils pour nous révéler son amour pour nous et en nous donnant aussi son souffle pour permettre à nos élans de persévérer.
Pentecôte ou quand Dieu renouvelle notre souffle
C’est là un des sens de la fête de Pentecôte.
On y fête la venue de l’Esprit-Saint sur les disciples de Jésus. Mais le mot qui désigne l’Esprit est le même que celui qui désigne le vent ou le souffle[3].
Déjà dans le livre de la Genèse, lors de la création de l’être humain Dieu insuffle dans les narines de sa créature l’haleine de vie[4]. Le souffle divin inspire, soutient, vivifie les terriens que nous sommes. Ce souffle nous donne entre autres la grâce de la persévérance, qui est précisément la vertu de la longue haleine.
L’apôtre Paul l’exprime à sa manière lorsqu’il affirme que « l’amour est persévérant[5]. »
L’amour qui vient de Dieu a du souffle. Il nous accompagne, ainsi que l’humanité tout entière, de notre naissance à notre mort et même au-delà. Il nous pousse, tel le vent dans la voile d’un bateau, à aimer à notre tour à perdre haleine, sans pour autant nous retrouver à bout de souffle !
Alors que notre pauvre humanité aura besoin de plus en plus de respirateurs et d’autres équipements artificiels pour l’aider à respirer dans le futur, le Souffle de Dieu nous est donné pour que nous aimions à son image, à perdre haleine et à corps perdu. Pour que nous offrions un bol d’air à notre planète et à nos frères et sœurs en humanité, dans l’espérance que ce souffle nous animera encore, même au-delà de notre mort.
Bonne fête de Pentecôte à tous !
[1] Voir https://www.france24.com/fr/20190625-monde-planete-clim-climatisation-climat-rechauffement-inde-alternative
[2] Voir par exemple Joël 2.13 ; Nombres 14.18 ; Psaume 103.8
[3] Il s’agit du mot grec pneuma
[4] Genèse 2.7
[5] 1 Corinthiens 13.4 Plusieurs traductions ont « L’amour est patient ». Mais il y a bien une idée de persévérance et d’endurance, donc d’attitude active dans le mot grec makrothumei


