Simple comme bonjour!
C’est du moins ce que l'on disait avant le déconfinement, quand se saluer n'était qu'une formalité. Le psychologue Eric Berne avait même donné comme titre à l'un de ses livres: "Que faites-vous après avoir dit bonjour?" Comme si les choses intéressantes ne commençaient qu'une fois passé le stade des salutations.
En cette période de déconfinement, on pourrait cependant poser la question autrement et demander : « Que faites-vous avant de vous dire bonjour ? » Vous lavez-vous les mains, portez-vous un masque, mesurez-vous la distance qui vous sépare de l’autre, ou faites-vous carrément tout votre possible pour ne pas à avoir saluer celles et ceux que vous rencontrez ?
Et puis, on pourrait continuer en demandant : « Comment vous dites-vous bonjour ? »
Il faut en effet inventer des nouvelles manières de saluer les connaissances à qui on avait l’habitude de serrer la main ou de faire la bise, et réfréner les envies de big hugs lorsqu’on rencontre des personnes qui nous sont chères.
Avec le début du déconfinement, chacun a ainsi entrouvert sa porte pour franchir le seuil qui l’a fait passer de son chez-soi sécurisant à un extérieur plein d’inconnus, voire de menaces.
Du syndrome de la cabane aux embrassades interdites
De même qu’il y a mille manières d’ouvrir une porte, il y a mille manières de sortir du confinement. Que ce soit en mode insouciant, craintif, précautionneux ou carrément inconscient, chacun a sa façon qui correspond plus ou moins à celle des autres.
Tout cela bouscule les normes sociales auxquelles nous étions habitués et nous pousse à réinventer des choses aussi élémentaires que la manière, de se présenter aux autres, de se dire bonjour et de se côtoyer.
Si certains souffrent du syndrome de la cabane, qui les conduit à ne plus oser sortir de chez eux, d’autres craquent et finissent pas se tomber dans les bras.
Le fullframe project
Dans ce contexte, des artistes romands proposent un concept intéressant appelé le « fullframe project », soit en français le « projet plein cadre ».
Il s’agit de petites vidéos dans lesquelles on voit à chaque fois une porte qui s’ouvre et une performance artistique se dérouler sous nos yeux. J’ai pu y savourer de la musique, du chant, de la danse et même de l’escalade. A la fin de la performance, la porte se referme simplement, comme sur une sorte d’invitation muette adressée au spectateur lui disant : et toi quel trésor pourrais-tu offrir aux autres en leur ouvrant ta porte ?
Pour découvrir les vidéos, cliquez sur l'image
Entrouvrir notre porte et ouvrir son cœur
Alors que les portes des églises, des théâtres et des cinémas restent fermées, les portes de nos maisons peuvent s’entrouvrir, et avec elles celle de notre cœur et de notre imagination.
Il est vrai que la mal-nommée « distanciation sociale » provoque de la solitude, comme s’il fallait s’éloigner les uns des autres pour préserver notre santé. Ce serait peut-être moins le cas si on l’appelait pour ce qu’elle est réellement, à savoir une distanciation physique. Cette expression qui invite non pas à se méfier des autres, mais simplement à maintenir une distance de deux mètres avec eux, ce qui n’empêche nullement une proximité de cœur.
Il est également vrai que le fait de se rapprocher les uns des autres est une des particularités de la tradition chrétienne : en Jésus, Dieu lui-même s’est approché des humains. Il les a rencontrés, touchés, et s’est laissé approcher et toucher, et il nous invite à faire de même.
Jésus face aux règles des distanciation : l’exemple des lépreux
Comment Jésus aurait-il vécu cette période étrange dans laquelle nous sommes ?
Il est malheureusement impossible de répondre à cette question. Mais certaines rencontres qu’il a faites peuvent nous donner des pistes de réponse : notamment la manière dont il a guéri des lépreux. Aux temps bibliques, le contact des lépreux était interdit. On les considérait comme transmetteurs de maladie et d’impureté, en se référant à la loi de Moïse[1].
Les Evangiles nous rapportent deux épisodes de guérisons de lépreux opérées par Jésus.
Il s’agit tout d’abord d’un groupe de dix lépreux qui interpellent Jésus en prenant bien soin de rester à distance[2]. Sans s’approcher d’eux, Jésus leur ordonne d’aller se montrer aux prêtres et ils guérissent en route. Dans ce premier exemple, ni Jésus ni les lépreux ne transgressent les règles en vigueur. L’accent est mis sur l’efficacité de la parole guérissante de Jésus.
Il n’en va pas de même dans l’autre récit. On y découvre un homme couvert de lèpre qui se jette aux pieds de Jésus en le suppliant de le guérir[3]. Ce que Jésus fait en touchant ostensiblement cet homme, au lieu de le renvoyer comme il aurait dû le faire. Ce geste transgressif a une importance particulière. Il signifie que Jésus ne craint ni d’être infecté par la maladie, ni d’être souillé par l’impureté qui lui était associée. C’est même l’inverse qui se passe : la vitalité et la pureté de Jésus se transmettent à l’homme malade qui se trouve aussitôt guéri et purifié.
Enfin, lorsqu’il envoie ses disciples en mission, Jésus leur ordonne également de guérir les lépreux[4], mais sans leur demander expressément de les toucher. L’Evangéliste Marc précise même qu’ils versaient de l’huile sur la tête des malades et que ceux-ci étaient guéris[5].
Il est intéressant de noter que les disciples n’ont pas reproduit le geste de leur maître. Ils ne touchaient pas les plaies des lépreux, ce qui les préservait de tout risque, mais ils utilisaient de l’huile pour les soulager. Dans la culture biblique, l’huile est un des symboles du Saint-Esprit, qui est lui-même présence active de Dieu dans notre monde.
Les disciples avaient donc conscience que la guérison était une opération divine dont ils n’étaient que les agents. Sans se prendre eux-mêmes pour des thérapeutes, ils ont ouvert les portes de leurs cœurs aux souffrances des lépreux en s’efforçant de les soulager de leur mieux, avec un certain succès.
Il en va finalement de même pour nous. Nous ne pouvons prétendre vaincre le virus par la foi, mais nous pouvons ouvrir nos cœurs aux souffrances des malades, des endeuillés, des isolés, des cloîtrés et de tous nos prochains.
Découvrir l’inconnu sur le seuil de notre porte
Faute de pouvoir se réinviter à franchir nos seuils respectifs, contemplons la beauté des portes entrouvertes que nous pouvons nous proposer mutuellement. Portes des regards, portes des gestes et des paroles qui nous permettent de savourer déjà la richesse dont chacun est porteur.
Le Christ de l’Apocalypse déclare : « Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et mangerai avec lui et lui avec moi. »[6]
Commençons donc par ouvrir nos portes ! A la joie des rencontres sur le seuil succédera bientôt celle du partage !
Christian Vez, le 16 mai 2020
[1] « L’homme atteint de lèpre est impur aussi longtemps qu’il est atteint de son mal ; c’est pourquoi il doit avoir sa demeure à l’écart des autres gens. » (Lévitique 13.46)
[2] Luc 17.12
[3] Matthieu 8, 1-4 ; Marc1, 40-45 ; Luc 5,12-14 ;
[4] Matthieu 10,8
[5] Marc 6,13
[6] Apocalypse 3,20


